Karine

Karine
Il n'y a pas eu d'élément déclencheur. C'est tout un ensemble. Je te parle d'un exemple. Un exemple qui résume tout, en quelque sorte. C'est une classe qui m'en a fait bavé.
Karine
Le climat dans ce groupe était totalement pourri. Un exemple, presque à chaque cours, j'entrais dans leur classe et c'était écrit au tableau: "bienvenue à la guerre entre la classe 31 et Mme Vigneault". Très agréable!!! Ils contestaient systématiquement tout ce que j'apportais en classe comme activité ou projet. Si j'amenais du matériel, ils le brisaient. Tout cela dans un climat hypocrite ils font tout derrière ton dos et il est impossible de savoir qui a fait quoi. Ils se protégeaient les uns les autres. Ils s'arrangeaient pour faire des coups "limites" qui ne faisaient pas de bruit. Je te laisse imaginer parce que juste d'y repenser, je me sens mal.
Karine
La direction et les autres profs avaient adopté le mode "négociation" pour gérer ce climat. Les élèves de cette classe avaient d'ailleurs leurs "avocats" comme ils disaient, qui allaient revendiquer et se plaindre à la direction quand un prof amenait des sanctions. Tu vois le genre. Quel bonheur d'enseigner au privé à des élèves "brillants". Les parents étaient derrière eux évidemment. Je pourrais développer plus longuement sur le contexte qui a amené ces jeunes à réagir de cette manière. Résumons: ils se sentaient persécutés et se vengeaient du système disciplinaire de l'école qui les avait quasiment écrasés pendant les 4 années précédentes.
Karine
À la dernière période de la dernière journée de classe de leur 5e secondaire, j'avais entendu des rumeurs comme quoi ils m'en promettaient une bonne. Je suis allée à la direction et ils ont engagé 2 suppléants pour surveiller les 16 élèves (c'était un groupe de 36) qui causaient problème pendant que j'enseignais aux 14 autres. J'ai trouvé ça le comble du ridicule. Toute l'année ils refusent de m'aider et à la fin ils considèrent qu'il faut être 3 pour en venir à bout.
Karine
L'année suivante, ces élèves étaient partis et la direction aux élèves a changé (entrée en scène du prof d'éducation physique). Les élèves de 5e secondaire avaient entendu beaucoup d'histoires l'année d'avant sur le fun à avoir en sciences humaines. Ils se sont évidemment essayés et je crois sincèrement que le problème se serait réglé très rapidement si le nouveau directeur n'avait pas dit aux élèves qu'il était normal de ne pas travailler en sciences humaines et ne m'avait pas demandé en leur présence de ne pas être trop exigeante. Le comble du comble: j'expulse un élève qui a été impoli; à la fin du cours, le directeur me convoque (adieu mon heure du midi!). L'élève est toujours dans son bureau. Le directeur dit: « Karine, j'ai entendu la version de Stéphane, maintenant on veut entendre la tienne. » Je résume la situation et il conclut en disant qu'il retire la sanction que j'avais donnée à Stéphane (un midi de retenue). Tout cela en présence de l'élève. La semaine suivante, dans le même groupe, tous les élèves, pendant un examen, tournent leur pupitre vers le mur arrière de la classe, déposent leurs crayons et refusent de continuer l'examen. Je sors calmement de classe et je vais chercher le directeur (3 portes plus loin). Il me dit d'attendre dans son bureau et il va terminer la période avec les élèves. La semaine suivante, je reçois une lettre de blâme du directeur général m'accusant d'avoir quitté ma classe et laissé les élèves à eux mêmes, remettant en cause ma compétence, ma permanence et proposant différentes mesures pour "m'aider" à améliorer ma gestion de classe.
Karine
Parallèlement à cela, tout au long de ma carrière d'enseignante, j'ai souffert de migraines. Les deux dernières années, j'étais médicamentée en prévention à chaque jour et je prenais jusqu'à 15 casses-migraine par mois avec peu d'efficacité. Les derniers mois, j'étais rendue à 3 migraines par semaine. Bref, je mettais les pieds à l'école et j'étais malade. Mon état de santé n'aidait pas évidemment à ma performance professionnelle. Souvent, j'allais dormir dans un coin entre deux cours. Même si je crois toujours, avec le recul, que la direction de l'école s'est comportée de manière injuste et dégueulasse à mon égard, je suis consciente que j'étais moins efficace, surtout à cause de mes migraines. Suite au dernier événement relaté, j'ai suivi les conseils de mon médecin à la Clinique de la Migraine, qui me conseillait depuis 6 mois de me mettre en arrêt de travail étant donné mon état de santé. J'ai été arrêtée deux mois, pendant lesquels j'ai repris le contrôle de ma santé et j'ai obtenu un poste d'animatrice de vie culturelle. Aujourd'hui, je fais environ 6 à 8 migraines par année et je ne prends plus de médicament de prévention.
Karine
En plus de tout cela, j'étais en plein dans mes études de maîtrise, souvent 2 soirs de cours par semaine. Mon conjoint enseignait à la même école que moi et nous ramenions les problèmes à la maison (il a changé d'école depuis). Je pense qu'il fallait que je sois jeune pour faire tout ça et y survivre. J'ai appris à travers ces années à me respecter davantage et la décision de me réorienter a été l'une des meilleures de ma vie.
Karine
Avec le recul, je peux dire aujourd'hui que mon métier actuel répond de manière plus profonde à mes aspirations, mes forces, mes possibilités. Je m'y sens tout à fait à ma place. Comme enseignante, mes principales forces étaient selon moi ma capacité d'organisation, ma minutie dans mes préparations, mes capacités en animation, mon enthousiasme. Mes faiblesses étaient ma trop grande tolérance, ma trop grande patience, ma naïveté et mon propre manque d'intérêt pour tout ce qui traîne en longueur. J'aime que ça bouge, j'aime surprendre. Ce qui fait que j'augmentais parfois la turbulence de mes élèves moi-même (plus ou moins consciemment) parce que je m'ennuyais. Je déteste aussi les conflits et j'ai grandement tendance à les fuir comme la peste, ce qui avait pour effet que je tardais à sanctionner les élèves et que je ne réagissais pas assez vite à leurs provocations. Je crois que pendant mes deux dernières années d'enseignement, j'étais très consciente de tout cela mais je refusais à la fois de faire autrement (j'en aurais été incapable ou du moins les élèves auraient tout de suite vu que ça sonnait faux) et je n'étais pas rendue à envisager une réorientation. Mon sentiment de compétence baissait de plus en plus et je suis aujourd'hui très heureuse que les événements m'aient mise au pied du mur avant que ma confiance en soi s'en soit trouvée trop diminuée pour que j'aie le courage de me lancer dans cette nouvelle aventure.
Karine
Je crois aussi que j'ai tellement travaillé pendant mes années d'enseignement que je n'ai pas eu (ou pas pris) le temps de m'arrêter et de me poser les bonnes questions. Cela explique sans doute que je me sois laissée porter par les circonstances jusqu'à me rendre tout à fait malade. Entre le travail, les cours le soir, la correction, les notes à remettre, les activités parascolaires, les travaux universitaires, la famille, ma vie de couple et mes migraines qui prenaient de plus en plus de place et de mon temps, j'étais plutôt en mode survie qu'en projection d'avenir.