Agencements territoriaux et Gouvernance : le cas du projet Taonaba (Ville des Abymes, Guadeloupe)

Enjeux du développement durable et agencements territoriaux Les enjeux du développement durable sont maintenant perçus par un nombre croissant d'acteurs. Les limites de l'idée de développement se mesurent à l'aulne des déséquilibres environnementaux et à l'augmentation des inégalités sociales et de la pauvreté qui trouvent leur origine dans le système économique actuel. Les crises actuelles montrent les risques d'un mode de développement fondé sur la société de consommation, qui place le désir de l'individu au-dessus de l'intérêt commun. Malgré cette prise de conscience dans l'opinion publique, nombreux sont ceux qui pense que le développement durable n'est pas parvenu à articuler les trois enjeux que sont la préservation de lenvironnement, l'équité sociale et la croissance économique, le problème résidant dans lincapacité des acteurs à faire émerger de nouveaux dispositifs institutionnels de gouvernance et de régulation, notamment à l'échelle territoriale. Notre hypothèse est que les acteurs ont du mal à assimiler la conséquence effective que leur démarche de prise en compte des enjeux écologiques a sur les modes de gouvernance des territoires. L'une des pistes pour éviter la surexploitation des ressources non exclusives et non rivales analysée par (Ostrom, 2010) est la gestion des ressources par des communautés locales, à travers des normes sociales et des "arrangements institutionnels". Mais ces modes de coopération transverses sont difficiles à concevoir et, partant, à simuler. LIntelligence Territoriale est une approche qui apporte un cadre fédérateur et opérationnel pour aborder la coordination par la coopération.
Présentation du terrain : le projet Taonaba
Taonaba est le nom du projet daménagement écotouristique du canal Belle-Plaine sur le territoire des Abymes en Guadeloupe. Lidée essentielle est de créer une maison de la Mangrove aux Abymes. En effet, la zone du projet est typique dune zone humide littorale remarquable, à la fois par sa richesse écologique reconnue dimportance nationale et internationale, et par létendue de sa forêt marécageuse. De plus, une zone agricole est adjacente, voisine dun patrimoine historique intéressant (vestiges de lHabitation sucrière Belle- Plaine). La volonté de préserver et valoriser toutes ces richesses a guidé le projet Taonaba.
Lidée maîtresse du projet consistait à valoriser les écosystèmes présents sur le littoral abymien dans une logique de développement durable, en mettant en synergie trois outils :
- développement écotouristique : être le moteur de lactivité touristique des Abymes grâce à la mise en valeur du terroir de la Plaine abymienne et des milieux naturels ;
- préservation écologique: par léducation à la sauvegarde de lenvironnement et la connaissance des écosystèmes (zone agricole, zone humide littorale) ;
- développement local (mieux-être social): en favorisant le développement dactivités génératrices demplois pour les acteurs locaux, et en créant un espace doxygénation aux portes de la villepoumon vert » de la ville).
Trois axes dactivités potentielles sur le site et donc trois types de public cibles sont repérés :
- une base de recherche scientifique sur les milieux humides tels que la mangrove, à destination des chercheurs et étudiants ;
- une offre éducative, en priorité à destination des scolaires, leur permettant une découverte ludique mais scientifique de ces écosystèmes ;
- une offre touristique grand public, pour les visiteurs locaux et les touristes, proposant une diversité dactivité dintérieur et de plein air, à la fois pédagogique, ludique et innovante par rapport aux prestations déjà existantes en Guadeloupe.
La démarche de territoire est directement inspirée de la démarche de création des Pays « administratifs » (LOADDT Pasqua 1995 puis Voinet 1999). La vocation est de fédérer lensemble des acteurs, utilisateurs, et habitants de la zone autour dun projet commun et cohérent. Lintérêt est de développer autour de la Maison de la Mangrove des activités écotouristiques et agritouristiques compatibles avec laménagement principal du canal Belle- Plaine. Les moyens sont une charte de territoire, mais aussi des contrats de territoire entre la ville et les acteurs du territoire, assurant un cadre juridique et des moyens financiers aux activités développées, grâce au développement de partenariats.
Les enjeux du territoire consistaient à gérer les conflits et mobiliser les acteurs du territoire, maintenir et développer lagriculture, maîtriser lurbanisation, préserver les richesses naturelles et historiques et prévenir les pollutions et accompagner la structuration dune identité de territoire. Une méthodologie précise a été suivie, détaillée dans (Neffati et al., 2012). Lidée des services de la ville des Abymes est de poursuivre le déploiement des approches « développement durable » et « concertation participative » tout au long du cycle de vie du projet Taonaba. Nous proposons ci-après une première tentative visant à mettre à disposition dacteurs territoriaux un outil dobservation, de visualisation et de participation en termes dagencement territorial sur le projet Taonaba.
Simulation d'agencements territoriaux et pilotage par des controverses
Lanalyse et la simulation dagencements nécessite, si l'on ne veut pas en rester à une représentation formaliste et logico-combinatoire du phénomène, le recueil de données relationnelles et si possible longitudinales. Plusieurs techniques dacquisition de données ont été expérimentées : fouille du web, plateformes d'agrégation sociale de contenus (Soulier et al., 2011, 2012) et, comme ici, mise en place et animation dune plateforme de veille. Une plateforme de veille « Cap Excellence » a été mise en place avec pour objectif d'avoir une surveillance systématique des éléments clés du territoire étudié, d'alimenter le projet d'analyse en flux de données importantes au fil de l'eau, dinitier la structuration d'une ontologie du domaine de l'Intelligence territoriale, de mettre en évidence et suivre des controverses sur les sujets traités dans le projet, notamment la rénovation urbaine, et enfin de proposer une veille spécifique sur le territoire des Abymes (Soulier et al.,2012)1. L'analyse de la cinquantaine de sites ciblés a permis de trouver plusieurs thèmes de controverses récurrents que nous avons organisés autour des questions environnementales, économiques et sociales. Des graphes de termes ont ainsi pu être élaborés en vue du repérage des actants et de leurs relations en préalable à l'analyse des scénarios d'agencements territoriaux.
Cependant deux difficultés apparaissent dans lanalyse et la visualisation dagencements : Comment calculer lespace des transformations ? « Peut-on tenter laltération comme mode de subsistance au lieu daller toujours rechercher la substance gisant sous les altérations ? » (Latour, 2009) ; Comment visualiser la dynamique dun agencement ? « Jamais lacteur-réseau na développé les ressources visuelles correspondante à son ambition théorique (...) Or les réseaux posent le problème de visualisation simultanée de leur activité et de leurs relations » (Latour, 2010).
Pour faire face à linexistence des calculs nécessaires à lémergence dun espace de transformation et à linadaptation des outils actuels pour générer et visualiser la dynamique dun agencement, nous avons créé une chaîne outillée. Lalimentation de cette chaîne se fait à partir de la plateforme de veille et des informations fournies par les services techniques des villes des Abymes et de Pointe à Pitre. Les informations extraites de ces sources de données sont ensuite classées et stockées au sein dune base de données spécialement conçue par notre équipe.
Dun point de vue théorique, nous nous basons sur les travaux de (Atkin, 1974 et 1977) qui, dans son ouvrage « Mathematical structure in humain affairs » de 1974, part du social pour aller vers une définition mathématique et une représentation géométrique des « affaires humaines » étudiées. On note ainsi, et de manière générale, trois espaces sociaux dans les phénomènes étudiés : les épreuves, les actants inter-reliés et les propositions / points de vue / décisions / faits, là où les relations diverses qui existent entre ces actants font par ailleurs apparaître une structure dinterdépendance multidimensionnelle et sa dynamique.
- un actant est traduit en mathématique par un élément ai appartenant à lensemble des actants A = {a1 ; a2 ; ... an} et représenté dans le modèle par un sommet / nœud,
- une relation entre deux ou plusieurs actants est traduite en mathématique par un élément rk appartenant à lensemble des relations R = {r1 ; r2 ; ... rm}, ensemble des couples (ai, aj), et représenté dans le modèle par une arête / un lien entre deux ou plusieurs sommets,
- un regroupement dactants inter-reliés autour dun point de vue (ou dune situation) commun est traduit par un cluster, une totalité représenté par un polyèdre aussi appelé « simplexe »,
- une structure dinterdépendance émergeant des différents regroupements dactants inter- reliés autour dune controverse donnée, et représentant lensemble du phénomène étudié, est traduite par un polyèdre plus complexe appelé « complexe simplicial »,
- une trajectoire ou un scénario identifié(e) au sein du phénomène étudié est traduit(e) par un «chemin de connexité» ou enchainement de simplexes partageant des éléments en commun.
En pratique, six principales étapes sont nécessaires dans la simulation dagencements :
- on sélectionne une ou plusieurs controverses / épreuves que lon souhaite étudier : choix du thème ou de la question à laquelle on souhaite répondre,
- on identifie les actants qui participent à cette épreuve : créer et alimenter une table « actant » dans la base de données et générer les nœuds / sommets du modèle,
- on identifie les diverses relations que les actants nouent entre eux : créer et alimenter une table « type de relation » et une matrice associant les actants en relation dans la base de données et générer les arêtes associées dans le modèle,
- on identifie les regroupements dactants inter-reliés et les situations ou points de vue auxquels ces regroupements sont associés (et donc que ces actants en relation ont adoptés) : créer et alimenter une table « point de vue » et une matrice croisant actants et points de vue ainsi quà générer les clusters / totalités associé(e)s dans le modèle,
- on identifie les trajectoires possibles : lancer une requête / interrogation de la base de données repérant les éléments communs entre clusters et à générer des flèches inter- clusters au sein du modèle,
- enfin on génère le modèle complet et on lanalyse dans le temps.