Interview de Pascal après l'exercice du 12-02-2015

Q
Quels souvenirs as-tu de la période précédant le début de lexercice ?
Pa
En prenant le point de vue chronologique, qui est la solution plus simple, lappréhension de la situation qui a été mise en place à loccasion de cet atelier a commencé bien avant, lors des réunions de préparation quon a pu avoir à Troyes. Beaucoup de questions se sont posées à ces moments-. Notamment le choix du dispositif, du matériel, des supports, de lorganisation de lexercice, nétait pas quelque chose de gratuit. Le fait de décider de travailler sur des supports cartographiques, d ‘envisager des systèmes qui permettaient de faire de lannotation fixe, mais aussi de lannotation mobile, de séparer le support daffichage en zones spécialisées, ça renvoyait aussi à des fonctions quon souhaitait exemplifier du point de vue de la coopération et de la collaboration.
Pa
Il y avait aussi un lien avec ce qui avait été mis en place jusquà maintenant en terme dactivités pour supporter la collaboration. Cela apparaissait dans la rapide présentation introductive que jai faite, au tout début de lexercice. Cest à dire tout ce qui a été proposé en termes de partage darticles de fourniture doutils minimum permettant dannoter des articles de recherche, mise en commun de tout ça sur une plateforme - Agorae - accessible à tous. En rappelant ces aspects, il me semblait important de situer quon avait déjà au niveau collectif fait une première approche dexpérimentation dun travail de collaboration, instrumenté par un certain nombre de supports qui étaient des espaces partagés, des outils dannotation, etc., avec des modalités qui permettaient des accès dynamiques, mais quil y avait un certain nombre de processus, de mécanismes, de phénomènes au niveau coopératif qui nétaient pas supportés par la situation en question, et quil était intéressant de réaliser.
Pa
Donc lidée de latelier était dexemplifier ces mécanismes coopératifs quon navait pas encore vraiment expérimenté jusquà maintenant dans le projet. Par exemple le fait davoir un système dannotation cartographique en direct ; de disposer despaces dannotation et déchange permettant de gérer des interactions entre différents groupes et communautés dintérêt ; de gérer des processus de type conscience mutuelle ou alignement des représentations à lintérieur du groupe, mais aussi entre les groupespuisquil y avait une mise en visibilité du processus de réflexion entre chaque groupe accessible aux autres groupes, qui permettait une certaine intelligibilité (ou inter-intelligibilité, ou construction dune intelligibilité mutuelle), mais tout en gardant des points de vue qui étaient les points de vue des acteurs que chaque groupe était censé réifier. Concernant laspect jeu de rôle, cest une idée qui était venue assez vite dans la préparation, car on voyait bien que, pour que lexercice ait du sens, il fallait que ce soit suffisamment incarné, par rapport à des enjeux qui aient eux-mêmes du sens dans la communauté en question, cest à dire les acteurs chercheurs du projet Tatabox qui seraient présents. Ici les acteurs étaient des individus, mais qui après sorganisaient pour un travail collectif. Et notre travail lors de la préparation a consisté à définir des acteurs collectifs, qui soient pertinents par rapport à ne problématique quon leur demandait de traiter. Dle choix du Parc Naturel, des agriculteurs « strong » ou « weak », la municipalité, etc.
Pa
Concernant la composition des groupes, ceux ci avaient préformés, sous forme de listes de participants pour chaque groupe proposées par le staff du projet. Nous avions souhaité quils soient préformés mais cétait surtout pour gagner du temps au moment de lexercice. Par contre je me souviens quon avait eu une discussion pour savoir si, dans le cahier des charges quon avait transmis au Staff Tatabox, on demandait ou non que ce soient des groupes pluridisciplinaires, ou au contraire de privilégier des personnes qui aient une appétence ou un tropisme particulier par rapport à un acteur. Jai limpression que ce qui est resté, cest plutôt le principe dune certaine brassage dans chaque groupe, pour essayer de ne pas avoir que des écologues ensemble, etc., afin davoir une diversité de compétences représentée dans les groupes. Et ne aussi éviter une situation trop caricaturale, daffrontement frontal, entre des groupes un peu monolithiques.
Q
Quels ont été ton parcours et tes centres dintérêt pendant lexercice ?
Pa
Au début, jétais avec le groupe des « agriculteurs alternatifs ». Je me suis assez vite intéressé, non pas aux contenus argumentatifs qui étaient produits et qui séchangeaient et aux spécificités métier, mais plutôt aux aspects « méta » sur le fonctionnement du groupe et sur les différences de fonctionnement des groupes, avec des dimensions diverses comme la dynamique de groupe ou dautres aspects psychologiques ou psycho-sociale assez classiques, comment sorganisait lactivité des groupes, est-ce quil y avait des phénomènes, de contrôle interne des groupes, qui se mettaient en placeparfois assez rapidement. Et puis une autre dimension liée à lorganisation de lactivité via les artefacts. Dans quelle mesure lutilisation des supports était un reflet du mode de fonctionnement du groupe. Par rapport aux groupes « Mairie » ou « Coopérative » que jai observé ensuite, il y avait davantage des dynamiques classiques demprise dindividus sur le fonctionnement du groupe, les « Agriculteurs alternatifs » avaient plutôt un dynamique égalitaire de type « assemblée des sages ».
Pa
Dans le premier type de dynamique, la libre circulation de la parole nétant pas associée à des critères defficacité et defficience importants, à un moment donné il y a quelquun qui prend le contrôle, et qui dailleurs prend aussi le contrôle du support, cest à dire se met à remplir des flèches et des post-its et à annoter directement le support cartographique. Au contraire, les « Alternatifs » étaient dans une dynamique dassemblée de compétences diverses dans laquelle chacun donnait son point de vue et lassemblée essayait de converger vers des propositions et une solution qui était acceptables, justifiables et légitimes, de différents points de vue. Cela renvoyait assez régulièrement à des compétences disciplinaires. Et à un moment donné on essayait de cristalliser tout ça, et il y avait un travail de sédimentation de la réflexion collective qui était fait sur le support. Mais cétait relativement indépendant, il y avait vraiment ce travail déchange qui était fait dans un premier temps, et ensuite seulement était matérialisé via les post-its, et ensuite on essayait dorganiser la solution au niveau du support cartographique et de la partie sur laquelle on pouvait écrire.
Pa
Dans la même logique de fonctionnement, dès quil y a eu le droit daller voir les supports des autres acteurs, on est allés assez méthodiquement enquêter sur les propositions des autres groupes, et on sen servait comme matériau pour refaire une itération, refaire une phase de discussion entre nous, agriculteurs alternatifs, à la lumière de ce quon avait fait dans un premier temps et de ce quon avait vu que les autres étaient en train de faire.Leur support, qui porte une grande variété décritures, tend à indiquer une participation équilibrée.
Pa
Attention le type de processus qui peut être identifié ne renvoie pas forcément au même mode de fonctionnement. Il y a des cas on a affaire effectivement à une répartition des responsabilités et des rôles - par exemple dans un groupe il ny a quune personne qui va remplir les post-its - , et puis il y a des cas on a le même type de trace, bien que la logique de fonctionnement en arrière plan soit dun type plus autocratique, quelquun a pris le contrôle, et en gros décide de renseigner le support, sans que ce soit dans ce cas une question de répartition des rôles et des fonctions. Cest davantage « je prends le pouvoir sur le fonctionnement du groupe » et ça se matérialise par lemprise que jai sur les supports dinscription de la réflexion du groupe.
Pa
Le type dargumentation qui est sur le support de la Coopérative est très différent du type dargumentation sur le support des Alternatifs. Ce dernier est dailleurs assez bizarre, car ce nest pas forcément ce à quoi on se serait attendu de la part dagriculteurs alternatifs, quon aurait imaginés beaucoup plus revendicatifs sur le contenu de ce quils souhaitaient faire passer, et même quasiment un peu simplificateurs. Au lieu de cela, ils avaient un mode de fonctionnement qui était : 1) confrontation de points de vue entre nous, 2) atteinte dun point de vue convergent, 3) on compare avec lautre.. Donc ils nétaient pas dans une logique de positionnement différentiateur et spécifique, ce qui ma un peu étonné, car je les aurais attendus revendiquant davantage une véritable identité qui se construise en opposition avec les autres, alors quon assistait plutôt à un processus de co-construction basé sur des compétences que lon a, et après éventuellement on fait évoluer en fonction de ce quon sait de ce que les autres acteurs sont en train de réfléchir à un moment donné.
Pa
Pour le groupe de lacteur « Coopérative » en revanche, ils étaient davantage dans leffectivité de la prise de décision, le côté performatif : quelle est la décision que lon prend au niveau lorganisation du territoire, quest ce quon va y mettre, comment on va faire de la segmentation fonctionnelle du territoire ? La différence dapproche des deux acteurs se visualise très bien quand on regarde les deux supports. Pour la Coopérative tout est centré autour de la carte, il a des décisions, ce quon va faire ici, etc. Pour les Alternatifs par contre, le support montre quils sont plus dans lanalyse de la situation que dans la prise de décision. Ce quon observe dune façon générale en regardant les traces des quatre Acteurs, cest une variété de mode dappropriation des supports.
Q
Quid des aspects conflictuels ?
Pa
A ce sujet jai noté un point intéressant dans lorchestration de la dynamique potentielle de confrontation ou de conflit, qui était en germe dans le jeu proposé. Pour la Coopérative cétait clair, ils étaient complètement entrés dans ce jeu  ; et dans la petite séance qui a été ensuite organisée dans la phase, de confrontation de points de vue entre les acteurs, on voyait quà la Coopérative ils étaient complètement rentrés dans leur Acteur et quil y avait une espèce de rhétorique, même un peu rigide, qui renvoyait jimagine au système de représentations quils pouvaient avoir de ce quétait la Coopérative et les agriculteurs « weak ». On avait un peu ça aussi du côté de la Municipalité, qui dailleurs a été fortement contestée.
Pa
Dans cette phase de confrontation des points de vue, ce qui me frappait le plus par rapport à la modalité jeu de rôle quon avait mis en place pendant la première phase, cest donc ce moment ou il y a eu la confrontation proprement dite. Tous lépisode précédent, consacré à la construction en groupe de largumentaire pour cette deuxième phase, na fait lobjet daucune construction dinscription sur aucun support, cest peut être aussi ce qui fait quil mest difficile de sen souvenir ; il y a eu à mon avis une sorte de hiatus entre ce qui sétait dit dans la préparation de la position de lacteur, interne au groupe, vs ce qui a été dit dans par le porte-parole de lActeur au moment de la confrontation. Jai même eu limpression à ce moment , que cela se faisait de façon un peu située et réactif, cest à dire quon construisait des arguments un peu en réaction à ce qui venait dêtre énoncé par un autre Acteur. Du coup le côté planification interne à lActeur de ce quil allait proposer était négligé, ou passait carrément à la trappe. On retombait un peu dans stéréotypescomme le recours de la Maire aux experts, vraiment ils sétaient pris au jeuavec des positions plus primaires et des affrontement plus monolithiques. On y avait je pense davantage échappé dans la première phase, en partie sans doute grâce au dispositif utilisé.